L’acheteur n’allait pas tarder à arriver. Impatiente, je m’assis à la place du conducteur. La voiture sentait le propre, j’avais aspiré les fauteuils, lavé les vitres, lustré la carrosserie. Le siège en cuir était confortable, on surplombait le parking grisâtre de l’immeuble. Tous les parkings sont déprimant, surtout les parkings collectifs, les gens ne font jamais qu’y passer et, la nuit, on y a des idées glauques, des peurs de meurtre. Les parkings individuels, accolés à un petit pavillon, c’est autre chose. Beaucoup plus positif.
J’essuyai avec un mouchoir le tableau de bord. Je m’étais toujours sentie bien dans cette voiture. J’y avais vécu de bons moments. Je repensai aux excursions avec Yan, les ballades sur la corniche, les départs en vacances, les trajets pour emmener Paul à l’école, avec Yan qui fumait un bras à l’air… J’avais toujours peur que quelque chose le lui tranche, ce bras, un gros poids lourd ou un deux roues fou. Je lui disais « Rentre ta main », mais ça ne l’inquiétait guère.
Je soupirai en posant les mains sur le volant, comme si je voulais lui transférer un peu de mon énergie vitale. L’acheteur n’allait pas tarder…
Je me surpris à espérer que ce serait quelqu'un de bien, une « bonne personne ». Allez savoir pourquoi, je me sentais un peu responsable de cette voiture : il était de mon devoir de m’assurer qu’elle serait en de bonnes mains. Une vague lassitude s’empara de moi.
Soudain, on frappa contre la carrosserie. Je levai les yeux et le vis penché au-dessus de la portière : il était blond, en costume, une odeur d’homme propre qui fait du sport, porte des chemises claires et se coiffe au gel le matin. Pas grand chose à voir avec Yan… Non pas que Yan soit sale ou négligé, mais il était peu préoccupé par son apparence.
- Bonjour, dit-il en souriant. Jolie voiture.
Je sortis de l’habitacle et lui serrai la main.
- Je l’ai depuis mon mariage. Elle ne m’a jamais déçue.
Il se mit à l’inspecter, cogna les pneus du bout de la chaussure, caressa la carrosserie.
- Nous venons d’arriver avec mon épouse, dit-il enfin.
- Vous venez d’où ?
- Grenoble.
- Vous allez vous plaire, ici. C’est calme. C’est avec cette voiture que j’ai visité la région.
Il fit un pas en arrière pour mieux l’observer.
- Elle roule bien, ajoutai-je.
- Elle consomme beaucoup ?
- Pas tellement, un peu tout de même.
Cette réponse sembla le satisfaire.
- Vous voulez l’essayer ?
- Sûr.
- Les clefs sont sur le contact, dis-je en m’asseyant à la place du mort.
Il fit démarrer le moteur et, pendant quelques secondes, nous écoutâmes son doux ronflement. Lui devait guetter un clapotis suspect, moi, je revis Yan qui allumait une cigarette avant de passer la première. Cela aussi, je le lui reprochais parfois : il fumait trop. D’accord, nous vivions au bord de la mer et l’air était pur, mais ce n’était pas une raison. Quel besoin de nicotine ? Ne lui suffisions-nous pas, avec Paul ? Rien à voir, selon lui.
Nous quittâmes tranquillement le parking. Il roulait doucement, attentif à toutes les réactions de la voiture.
- Elle est très maniable, agréable à conduire.
- Cela ne doit pas être facile, pour une femme, de vendre une voiture.
- Mon mari ne peut pas s’en occuper.
- Bah, vous en tirerez un meilleur prix que lui.
Je pris cela pour un compliment.
- Regardez, c’est l’école de mon fils. Il est en deuxième section de maternelle. Prenez à droite, nous allons rouler jusqu’à la mer, j’aime ce trajet. Ce n’est pas loin.
- Comme vous voudrez.
Je repérai une miette de pain sur le fauteuil et la jetai par la fenêtre. A présent, l’air me fouettait la figure. Je regardais les façades grises des maisons défiler. Au fur et à mesure que la vitesse augmentait, la pelouse sur le bas côté s’homogénéisait. Il s’était mis à pleuvoir doucement. Combien de fois avais-je fais ce trajet avec Yan et Paul ? J’ouvris la boîte à gants et en sortis une pile de disques. Je choisis celui de Gainsbourg et le glissai dans l’autoradio.
- Le son est excellent, vous allez voir.
Couleur café… La musique nous berçait et je commençai à me sentir bien. Enfin.
- Voici le Leclerc. Il faudra que je rachète de la bisque de homard et du cidre. Cela va manquer à la maison.
Dans le rétroviseur, l’inconnu détourna son regard et se concentra sur la route. Je me mis à chantonner avec Gainsbourg.
- J’aime rouler, dis-je. C’est apaisant. J’ai passé les meilleurs moments de ma vie dans cette voiture. On coupe avec tout, dans une voiture, vous ne trouvez pas ?
- Oui, sauf quand ma femme conduit, dit-il en riant.
- Nous partons chaque été en Espagne, poursuivis-je. Le coffre plein à craquer. Les maillots de bain, les épuisettes, les jouets de plage, la planche à voile… C’est toute une organisation : le thermos à café et les biscuits pour le trajet, le pique-nique aux œufs durs, sans oublier le brumisateur. En Espagne, il fait chaud malgré la clim. Les jambes collent aux sièges tellement on sue, c’est si désagréable ! Au fait ! – je glissai la main sous le siège et en tirai une bouteille thermos – ça vous dit un café ?
- Vous êtes équipée, ma parole !
Je lui servis une tasse fumante.
- Faîtes attention, c’est brûlant.
Alors que je le regardais porter la tasse à ses lèvres tout en tenant le volant de l’autre main, je me sentis tout à fait sereine. C’est tout un art de boire au volant. Pourvu qu’il n’en mette pas sur sa belle chemise blanc crème. Il buvait par petites gorgées, pour ne pas se brûler. Cette odeur de café et cette musique, c’était le signe des vacances. L’excitation montait en moi.
- Oh, un rond-point. Tenez, je vais vous la tenir.
On traversait à présent la zone industrielle. Je connaissais l’ordre des blocs en taule ondulée par cœur, les magasins de bricolage, de jardinage, les vendeurs discount, le loueur de véhicules utilitaires… Rien ne manquait sur cette avenue. Je lui rendis la tasse en souriant pour qu’il profite de la ligne droite.
- Prenez à gauche après le feu. Nous allons passer devant le restaurant chinois où nous mangeons si souvent.
- La tenue de route est bonne, commenta-t-il.
On passa près de la pagode devant laquelle trônaient deux lions chinois dorés. Si cela avait été l’heure, nous aurions pu nous arrêter manger un Bobun à la sauce piquante. Le chef nous connaissait bien, Yan et moi. Des habitués. Il ne manquait jamais de nous offrir ses nougats mous pour le dessert, désastreux pour les plombages. Mais ce n’était pas l’heure. Ce serait pour une prochaine fois.
La mer apparut au loin. Dans le ciel, les nuages défilaient à toute allure. Quelques voiles blanches étaient posées sur l’immensité.
- Cela fait du bien, de voir la mer, n’est-ce pas ?
- Oui, cela me change de la montagne. Mais la mer me plaît aussi. Les enfants pourront s’amuser.
- Les enfants adorent la mer, pas vrai ?, dis-je en me tournant vers le siège auto de Paul en le prenant à témoin.
Mon regard croisa à nouveau celui de l’homme dans le rétroviseur. Il avait des yeux marron, très communs.
- Ah, Yan, soupirai-je.
- Votre voiture me plaît, dit-il. Je pense qu’elle plaira aussi à ma femme.
J’ouvris à nouveau la boîte à gants et en sortis un paquet de biscuit.
- Un gâteau ? Il faut prendre des forces, quand on conduit.
- Il faudrait que je rentre, je dois aider ma femme à vider les cartons. Nous venons tout juste d’emménager. Tout reste à faire.
- Bien sûr. Approchons-nous juste de la mer, vous voulez bien ?
Je posai ma main sur sa cuisse et un immense sentiment de bonheur m’envahit. Je fermai les yeux. Yan conduisait, Paul dormait à l’arrière, tout était pour le mieux, rien ne pouvait nous atteindre dans cet habitacle, nous étions unis, une famille unie.
Il tourna à gauche docilement, en direction de la plage. Le CD était bientôt fini. La route n’était plus goudronnée et la voiture produisait un épais nuage de poussière brunâtre.
- Les amortisseurs sont bons.
- Arrêtons-nous sur le parking, face à la mer.
Il immobilisa la voiture sur le sable sans couper le contact. Je regardais droit devant moi. Le CD était terminé, tout était silencieux. Sur la plage, Paul tenait un cerf-volant. Mes yeux s’humidifièrent. J’avais la gorge serrée. J’étais si émotive, parfois. Je pris la main de Yan et la serrai très fort. Elle était chaude, vigoureuse. De l’autre main, j’essuyai une larme. Par bourrasques, le vent soulevait le sable des dunes. La mer était agitée et rampait de plus en plus haut, comme si elle voulait quitter son lit. De temps à autres, elle engouffrait toute la plage et s’enhardissait dans les dunes. La végétation était au ras du sol. Avec le vent, rien ne se développait en hauteur. Dans cette région, tout le monde vivait petitement. Cela devait être bien différent quand on vivait en montagne, on devait se sentir plus proche du ciel.
- Cela souffle toujours, par ici. Partons en Espagne tout de suite, Yan !
Yan retira sa main de la mienne. Il avait du travail, ce n’était pas possible. On ne peut pas être toujours en vacances, ma chérie, le travail fait partie de la vie, mais nous sommes ensemble, toi, Paul et moi, rentrons à la maison, tu ne veux pas ?, nous pourrions manger des quenelles à la bisque de homard, boire un peu de cidre et regarder la télévision sous la couverture, tu mettrais ta tête sur mes cuisses, et nous serions heureux, la tempête ferait rage à l’extérieur, les volets claqueraient, mais nous nous sentirions en sécurité, bien au chaud. Rassurée, je séchai mes larmes. Il m’effleura la joue et fit marche arrière.
Silencieusement, nous prîmes le chemin du retour. Laissant la mer derrière nous, nous passâmes devant les lions du restaurant chinois, traversâmes la zone industrielle, au revoir magasins de bricolage et de jardinage, à bientôt véhicules utilitaires. Ma main ne lâchait pas la cuisse de Yan. C’était tellement bon de partager quelques moments en famille. Cela me donnait l’énergie d’affronter la vie. Je savais parfaitement que sans ces instants de profonde intimité, j’aurais sombré, je ne sais où mais j’aurais sombré, comme une vieille épave. Ces ballades en auto me rechargeaient le cœur, me redonnaient la force de vivre, j’oubliais tous les menus tracas du quotidien, je retrouvais un équilibre. J’aurais voulu que cela dure une éternité.
Bientôt, l’école de Paul apparut : tant pis, il n’irait pas en classe aujourd’hui. Après tout, à cet âge, manquer un jour de classe n’est pas dramatique. Paul était en avance sur les autres enfants. Il savait presque lire. La maîtresse ne lui en tiendrait pas rigueur. Il était tout aussi important de passer du temps avec ses parents. Les liens affectifs étaient la seule chose qui comptât vraiment : se sentir attaché au monde. Il le comprendrait plus tard. Je jetai un œil maternel sur le siège auto : Ceux qui rompent les fils finissent à la rue ou sombrent dans la folie, lui dis-je, ou alors ils posent des bombes. Ne sois jamais seul dans l’univers, mon fils ! Paul devait savoir qu’il était entouré, qu’il pouvait compter sur… Tu peux compter sur moi, murmurai-je.
Le tic tac du clignotant me ramena à la réalité. Nous avions pénétré dans la zone pavillonnaire où nous résidions. J’aperçus le voisin du premier qui promenait son doberman, casquette vissée sur le crâne. Il me salua d’un geste : il connaissait bien ma voiture. Plus loin, au bout du parking, mon immeuble se tenait bien droit, toujours égal à lui-même malgré sa façade maladive.
Yan se gara en face du porche de l’immeuble et coupa le contact. Il resta quelques instants immobile face au volant, comme sonné. Cela finissait toujours ainsi : un bref instant, il ne savait plus très bien où il était. La conduite le déboussolait.
- Merci pour la ballade, dit-il enfin. La voiture me convient. Je vais la prendre.
Je replaçai le disque de Gainsbourg dans sa pochette.
- Vous me feriez une petite ristourne ? Je paye tout de suite.
- Je suis désolée, dis-je en fixant le tapis du sol, cette voiture n’est pas à vendre.
Il me regarda avec des yeux écarquillés.
Je sortis de la voiture et claquai la portière.
- Elle n’est pas à vendre !, répétai-je en tendant la main pour qu’il me donne les clefs.
- C’est incompréhensible ! Pourquoi passez-vous une annonce, alors ? Vous m’avez fait perdre deux heures !
- Elle n’est pas à vendre ! C’est notre voiture.
Je rangeai les clefs dans ma poche. Il se mordit les lèvres puis s’éloigna à pieds. Le crachin s’était transformé en pluie. Il faisait froid, humide, ma respiration émettait un nuage de condensation.
Je pénétrai dans le hall de l’immeuble. Sur la boîte aux lettres, le nom de mon mari était barré. Cette ballade m’avait fait du bien.
Je refermai la porte de l’appartement derrière moi à double tour. Il y avait des messages sur le répondeur. Je pressai le bouton en m’essuyant les cheveux avec une serviette :
- Bonjour, dit une voix de femme, je vous appelle au sujet de votre Renault 306. Je suis intéressée. Pourrions-nous convenir d’un rendez-vous pour que je la voie, si vous n’avez pas trouvé preneur ? Je vous laisse mon numéro : 06 44 …
Je supprimai le message. Pas les femmes !
Une voix masculine prit le relais :
- M. Heran à l’appareil, j’ai vu votre annonce pour la Renault 306 dans le journal. J’ai trouvé le prix tout à fait abordable. Pourriez-vous me rappeler au 06 57 89 54 23 ? Je suis disponible tous les jours à partir de 17 heures pour venir l’essayer.
Il devait avoir la quarantaine, cela irait. Je le rappellerai ce soir, après dîner. Il pourrait venir après-demain. Oui, après-demain, ce serait parfait, car demain, j’avais déjà quelqu'un, nous irions chercher Paul à l’école, puis nous mangerions au restaurant, et enfin nous irions voir la mer, cela ferait tellement plaisir à Paul. Je pris un post-it près du téléphone et notai le numéro. Il fallait que je songe à racheter du café pour la route, et puis des biscuits, pas au chocolat, si possible, en voiture, on se salit, avec du chocolat…
Je me laissai tomber dans le fauteuil. Une chasse d’eau quelque part dans l’immeuble rompit le silence. A présent, je me sentais très seule. Je fermai les yeux et m’imaginai en voiture, la main sur la cuisse de Yan, avec la musique, à toute allure sur l’autoroute du Sud. L’étau qui compressait ma poitrine se desserra un peu. Ne pas oublier de racheter un brumisateur, celui de la boîte à gants était presque vide : il fait tellement chaud en Espagne malgré la clim !