mercredi 26 janvier 2011

Vend Renault 306



L’acheteur n’allait pas tarder à arriver. Impatiente, je m’assis à la place du conducteur. La voiture sentait le propre, j’avais aspiré les fauteuils, lavé les vitres, lustré la carrosserie. Le siège en cuir était confortable, on surplombait le parking grisâtre de l’immeuble. Tous les parkings sont déprimant, surtout les parkings collectifs, les gens ne font jamais qu’y passer et, la nuit, on y a des idées glauques, des peurs de meurtre. Les parkings individuels, accolés à un petit pavillon, c’est autre chose. Beaucoup plus positif.
J’essuyai avec un mouchoir le tableau de bord. Je m’étais toujours sentie bien dans cette voiture. J’y avais vécu de bons moments. Je repensai aux excursions avec Yan, les ballades sur la corniche, les départs en vacances, les trajets pour emmener Paul à l’école, avec Yan qui fumait un bras à l’air… J’avais toujours peur que quelque chose le lui tranche, ce bras, un gros poids lourd ou un deux roues fou. Je lui disais « Rentre ta main », mais ça ne l’inquiétait guère.
Je soupirai en posant les mains sur le volant, comme si je voulais lui transférer un peu de mon énergie vitale. L’acheteur n’allait pas tarder…
Je me surpris à espérer que ce serait quelqu'un de bien, une « bonne personne ». Allez savoir pourquoi, je me sentais un peu responsable de cette voiture : il était de mon devoir de m’assurer qu’elle serait en de bonnes mains. Une vague lassitude s’empara de moi.
Soudain, on frappa contre la carrosserie. Je levai les yeux et le vis penché au-dessus de la portière : il était blond, en costume, une odeur d’homme propre qui fait du sport, porte des chemises claires et se coiffe au gel le matin. Pas grand chose à voir avec Yan… Non pas que Yan soit sale ou négligé, mais il était peu préoccupé par son apparence.
- Bonjour, dit-il en souriant. Jolie voiture.
Je sortis de l’habitacle et lui serrai la main.
- Je l’ai depuis mon mariage. Elle ne m’a jamais déçue.
Il se mit à l’inspecter, cogna les pneus du bout de la chaussure, caressa la carrosserie.
- Nous venons d’arriver avec mon épouse, dit-il enfin.
- Vous venez d’où ?
- Grenoble.
- Vous allez vous plaire, ici. C’est calme. C’est avec cette voiture que j’ai visité la région.
Il fit un pas en arrière pour mieux l’observer.
- Elle roule bien, ajoutai-je.
- Elle consomme beaucoup ?
- Pas tellement, un peu tout de même.
Cette réponse sembla le satisfaire.
- Vous voulez l’essayer ?
- Sûr.
- Les clefs sont sur le contact, dis-je en m’asseyant à la place du mort.
Il fit démarrer le moteur et, pendant quelques secondes, nous écoutâmes son doux ronflement. Lui devait guetter un clapotis suspect, moi, je revis Yan qui allumait une cigarette avant de passer la première. Cela aussi, je le lui reprochais parfois : il fumait trop. D’accord, nous vivions au bord de la mer et l’air était pur, mais ce n’était pas une raison. Quel besoin de nicotine ? Ne lui suffisions-nous pas, avec Paul ? Rien à voir, selon lui.
Nous quittâmes tranquillement le parking. Il roulait doucement, attentif à toutes les réactions de la voiture.
- Elle est très maniable, agréable à conduire.
- Cela ne doit pas être facile, pour une femme, de vendre une voiture.
- Mon mari ne peut pas s’en occuper.
- Bah, vous en tirerez un meilleur prix que lui.
Je pris cela pour un compliment.
- Regardez, c’est l’école de mon fils. Il est en deuxième section de maternelle. Prenez à droite, nous allons rouler jusqu’à la mer, j’aime ce trajet. Ce n’est pas loin.
- Comme vous voudrez.
Je repérai une miette de pain sur le fauteuil et la jetai par la fenêtre. A présent, l’air me fouettait la figure. Je regardais les façades grises des maisons défiler. Au fur et à mesure que la vitesse augmentait, la pelouse sur le bas côté s’homogénéisait. Il s’était mis à pleuvoir doucement. Combien de fois avais-je fais ce trajet avec Yan et Paul ? J’ouvris la boîte à gants et en sortis une pile de disques. Je choisis celui de Gainsbourg et le glissai dans l’autoradio.
- Le son est excellent, vous allez voir.
Couleur café… La musique nous berçait et je commençai à me sentir bien. Enfin.
- Voici le Leclerc. Il faudra que je rachète de la bisque de homard et du cidre. Cela va manquer à la maison.
Dans le rétroviseur, l’inconnu détourna son regard et se concentra sur la route. Je me mis à chantonner avec Gainsbourg.
- J’aime rouler, dis-je. C’est apaisant. J’ai passé les meilleurs moments de ma vie dans cette voiture. On coupe avec tout, dans une voiture, vous ne trouvez pas ?
- Oui, sauf quand ma femme conduit, dit-il en riant.
- Nous partons chaque été en Espagne, poursuivis-je. Le coffre plein à craquer. Les maillots de bain, les épuisettes, les jouets de plage, la planche à voile… C’est toute une organisation : le thermos à café et les biscuits pour le trajet, le pique-nique aux œufs durs, sans oublier le brumisateur. En Espagne, il fait chaud malgré la clim. Les jambes collent aux sièges tellement on sue, c’est si désagréable ! Au fait ! – je glissai la main sous le siège et en tirai une bouteille thermos – ça vous dit un café ?
- Vous êtes équipée, ma parole !
Je lui servis une tasse fumante.
- Faîtes attention, c’est brûlant.
Alors que je le regardais porter la tasse à ses lèvres tout en tenant le volant de l’autre main, je me sentis tout à fait sereine. C’est tout un art de boire au volant. Pourvu qu’il n’en mette pas sur sa belle chemise blanc crème. Il buvait par petites gorgées, pour ne pas se brûler. Cette odeur de café et cette musique, c’était le signe des vacances. L’excitation montait en moi.
- Oh, un rond-point. Tenez, je vais vous la tenir.
On traversait à présent la zone industrielle. Je connaissais l’ordre des blocs en taule ondulée par cœur, les magasins de bricolage, de jardinage, les vendeurs discount, le loueur de véhicules utilitaires… Rien ne manquait sur cette avenue. Je lui rendis la tasse en souriant pour qu’il profite de la ligne droite.
- Prenez à gauche après le feu. Nous allons passer devant le restaurant chinois où nous mangeons si souvent.
- La tenue de route est bonne, commenta-t-il.
On passa près de la pagode devant laquelle trônaient deux lions chinois dorés. Si cela avait été l’heure, nous aurions pu nous arrêter manger un Bobun à la sauce piquante. Le chef nous connaissait bien, Yan et moi. Des habitués. Il ne manquait jamais de nous offrir ses nougats mous pour le dessert, désastreux pour les plombages. Mais ce n’était pas l’heure. Ce serait pour une prochaine fois.
La mer apparut au loin. Dans le ciel, les nuages défilaient à toute allure. Quelques voiles blanches étaient posées sur l’immensité.
- Cela fait du bien, de voir la mer, n’est-ce pas ?
- Oui, cela me change de la montagne. Mais la mer me plaît aussi. Les enfants pourront s’amuser.
- Les enfants adorent la mer, pas vrai ?, dis-je en me tournant vers le siège auto de Paul en le prenant à témoin.
Mon regard croisa à nouveau celui de l’homme dans le rétroviseur. Il avait des yeux marron, très communs.
- Ah, Yan, soupirai-je.
- Votre voiture me plaît, dit-il. Je pense qu’elle plaira aussi à ma femme.
J’ouvris à nouveau la boîte à gants et en sortis un paquet de biscuit.
- Un gâteau ? Il faut prendre des forces, quand on conduit.
- Il faudrait que je rentre, je dois aider ma femme à vider les cartons. Nous venons tout juste d’emménager. Tout reste à faire.
- Bien sûr. Approchons-nous juste de la mer, vous voulez bien ?
Je posai ma main sur sa cuisse et un immense sentiment de bonheur m’envahit. Je fermai les yeux. Yan conduisait, Paul dormait à l’arrière, tout était pour le mieux, rien ne pouvait nous atteindre dans cet habitacle, nous étions unis, une famille unie.
Il tourna à gauche docilement, en direction de la plage. Le CD était bientôt fini. La route n’était plus goudronnée et la voiture produisait un épais nuage de poussière brunâtre.
- Les amortisseurs sont bons.
- Arrêtons-nous sur le parking, face à la mer.
Il immobilisa la voiture sur le sable sans couper le contact. Je regardais droit devant moi. Le CD était terminé, tout était silencieux. Sur la plage, Paul tenait un cerf-volant. Mes yeux s’humidifièrent. J’avais la gorge serrée. J’étais si émotive, parfois. Je pris la main de Yan et la serrai très fort. Elle était chaude, vigoureuse. De l’autre main, j’essuyai une larme. Par bourrasques, le vent soulevait le sable des dunes. La mer était agitée et rampait de plus en plus haut, comme si elle voulait quitter son lit. De temps à autres, elle engouffrait toute la plage et s’enhardissait dans les dunes. La végétation était au ras du sol. Avec le vent, rien ne se développait en hauteur. Dans cette région, tout le monde vivait petitement. Cela devait être bien différent quand on vivait en montagne, on devait se sentir plus proche du ciel.
- Cela souffle toujours, par ici. Partons en Espagne tout de suite, Yan !
Yan retira sa main de la mienne. Il avait du travail, ce n’était pas possible. On ne peut pas être toujours en vacances, ma chérie, le travail fait partie de la vie, mais nous sommes ensemble, toi, Paul et moi, rentrons à la maison, tu ne veux pas ?, nous pourrions manger des quenelles à la bisque de homard, boire un peu de cidre et regarder la télévision sous la couverture, tu mettrais ta tête sur mes cuisses, et nous serions heureux, la tempête ferait rage à l’extérieur, les volets claqueraient, mais nous nous sentirions en sécurité, bien au chaud. Rassurée, je séchai mes larmes. Il m’effleura la joue et fit marche arrière.
Silencieusement, nous prîmes le chemin du retour. Laissant la mer derrière nous, nous passâmes devant les lions du restaurant chinois, traversâmes la zone industrielle, au revoir magasins de bricolage et de jardinage, à bientôt véhicules utilitaires. Ma main ne lâchait pas la cuisse de Yan. C’était tellement bon de partager quelques moments en famille. Cela me donnait l’énergie d’affronter la vie. Je savais parfaitement que sans ces instants de profonde intimité, j’aurais sombré, je ne sais où mais j’aurais sombré, comme une vieille épave. Ces ballades en auto me rechargeaient le cœur, me redonnaient la force de vivre, j’oubliais tous les menus tracas du quotidien, je retrouvais un équilibre. J’aurais voulu que cela dure une éternité.
Bientôt, l’école de Paul apparut : tant pis, il n’irait pas en classe aujourd’hui. Après tout, à cet âge, manquer un jour de classe n’est pas dramatique. Paul était en avance sur les autres enfants. Il savait presque lire. La maîtresse ne lui en tiendrait pas rigueur. Il était tout aussi important de passer du temps avec ses parents. Les liens affectifs étaient la seule chose qui comptât vraiment : se sentir attaché au monde. Il le comprendrait plus tard. Je jetai un œil maternel sur le siège auto : Ceux qui rompent les fils finissent à la rue ou sombrent dans la folie, lui dis-je, ou alors ils posent des bombes. Ne sois jamais seul dans l’univers, mon fils ! Paul devait savoir qu’il était entouré, qu’il pouvait compter sur… Tu peux compter sur moi, murmurai-je.
Le tic tac du clignotant me ramena à la réalité. Nous avions pénétré dans la zone pavillonnaire où nous résidions. J’aperçus le voisin du premier qui promenait son doberman, casquette vissée sur le crâne. Il me salua d’un geste : il connaissait bien ma voiture. Plus loin, au bout du parking, mon immeuble se tenait bien droit, toujours égal à lui-même malgré sa façade maladive.
Yan se gara en face du porche de l’immeuble et coupa le contact. Il resta quelques instants immobile face au volant, comme sonné. Cela finissait toujours ainsi : un bref instant, il ne savait plus très bien où il était. La conduite le déboussolait.
- Merci pour la ballade, dit-il enfin. La voiture me convient. Je vais la prendre.
Je replaçai le disque de Gainsbourg dans sa pochette.
- Vous me feriez une petite ristourne ? Je paye tout de suite.
- Je suis désolée, dis-je en fixant le tapis du sol, cette voiture n’est pas à vendre.
Il me regarda avec des yeux écarquillés.
Je sortis de la voiture et claquai la portière.
- Elle n’est pas à vendre !, répétai-je en tendant la main pour qu’il me donne les clefs.
- C’est incompréhensible ! Pourquoi passez-vous une annonce, alors ? Vous m’avez fait perdre deux heures !
- Elle n’est pas à vendre ! C’est notre voiture.
Je rangeai les clefs dans ma poche. Il se mordit les lèvres puis s’éloigna à pieds. Le crachin s’était transformé en pluie. Il faisait froid, humide, ma respiration émettait un nuage de condensation.
Je pénétrai dans le hall de l’immeuble. Sur la boîte aux lettres, le nom de mon mari était barré. Cette ballade m’avait fait du bien. 
Je refermai la porte de l’appartement derrière moi à double tour. Il y avait des messages sur le répondeur. Je pressai le bouton en m’essuyant les cheveux avec une serviette :
- Bonjour, dit une voix de femme, je vous appelle au sujet de votre Renault 306. Je suis intéressée. Pourrions-nous convenir d’un rendez-vous pour que je la voie, si vous n’avez pas trouvé preneur ? Je vous laisse mon numéro : 06 44 …
Je supprimai le message. Pas les femmes !
Une voix masculine prit le relais :
- M. Heran à l’appareil, j’ai vu votre annonce pour la Renault 306 dans le journal. J’ai trouvé le prix tout à fait abordable. Pourriez-vous me rappeler au 06 57 89 54 23 ? Je suis disponible tous les jours à partir de 17 heures pour venir l’essayer.
Il devait avoir la quarantaine, cela irait. Je le rappellerai ce soir, après dîner. Il pourrait venir après-demain. Oui, après-demain, ce serait parfait, car demain, j’avais déjà quelqu'un, nous irions chercher Paul à l’école, puis nous mangerions au restaurant, et enfin nous irions voir la mer, cela ferait tellement plaisir à Paul. Je pris un post-it près du téléphone et notai le numéro. Il fallait que je songe à racheter du café pour la route, et puis des biscuits, pas au chocolat, si possible, en voiture, on se salit, avec du chocolat…
Je me laissai tomber dans le fauteuil. Une chasse d’eau quelque part dans l’immeuble rompit le silence. A présent, je me sentais très seule. Je fermai les yeux et m’imaginai en voiture, la main sur la cuisse de Yan, avec la musique, à toute allure sur l’autoroute du Sud. L’étau qui compressait ma poitrine se desserra un peu. Ne pas oublier de racheter un brumisateur, celui de la boîte à gants était presque vide : il fait tellement chaud en Espagne malgré la clim !


Atterrissage



Plus que 900 mètres.

700.

500.

300.

Vacarme. Chronomètre de fin.

Les vrombissements de l'appareil remontent depuis le nombril jusqu'à l'oesophage en passant par la plante des pieds. Ca fait vroum vroum dans la cage thoracique. Mes compagnons de vol sont rassurés et impatients. Certains applaudissent. Ils rassemblent déjà leurs passeports et leurs sacs en plastique du duty-free. Des journaux à moitié lus pendant le vol traînent, éparpillés sous leurs sièges. Il faut se dépêcher de tout regrouper pour sortir vite. Etre le premier à passer les douanes, à récupérer sa valise. Entasser le tout sur un chariot et attraper un RER ou un taxi. Il est déjà tard.

Je ne suis pas pressée.
Je m'agrippe au hublot avec les yeux.
J'ai les jambes lourdes, les chevilles gonflées, le nez gras, les cheveux électriques.

Il fait nuit, le ciel est bleu roi. Dehors, j'aperçois le terminal de l'aéroport Charles de Gaulle et je m'ennuie. Dehors, je vois la France et tout est plat, calme et démocratique.

Il faut se lever, les autres sont déjà engagés sur la passerelle qui les mène à leurs pénates. Je les suis. Le froid hante les couloirs, infiltre mon pull. Je n'ai plus l'habitude de crisper les épaules et de serrer les omoplates. On perd vite ses habitudes. L'effet du Lexomil ne se dissipe pas. Debout, dans un calme anesthésié, j'attends de voir surgir mon sac. Il est noir, comme la moitié des autres qui défilent avec une lenteur régulière sur les tapis roulants. Je le reconnais pourtant, le soulève d'un bras et le cale avec difficulté sur mon épaule gauche. L'autre épaule me fait encore trop mal. Le médecin – comment s'appelait-il déjà ? Abou Elias ? - m'a recommandé de faire le moins de mouvement possible.

A 27 ans, je découvre avec stupeur que je suis incapable de porter quoi que ce soit sur mon épaule gauche. Pourtant, je sais plier ma langue en forme de U et siffler avec deux doigts. Tout n'est pas génétique.

Je traverse des halls en suivant le panneau « taxis ». Il y a de la lumière partout, et des gens, très peu. Ce n'est pas une période de vacances scolaires. Ceux qui frôlent comme des ombres le lino des salles E, F et G sont là pour autre chose que des vacances. Je suis de nouveau dans ce pays – la France, la France ! - où du français sort avec naturel de toutes les bouches de ceux que je croise. Ils sont bien habillés, ils parlent dans des portables très petits et très minces, ils marchent vite et c'est normal : ils sont chez eux, ils savent où ils vont.

Je fais la queue derrière cinq personnes sagement alignées en file indienne. Toutes trahissent des signes d'impatience. J'attends. Je les regarde dévisager le cadran de leurs montres chères, resserrer les pans de leurs imperméables bien coupés. En Occident, cinq minutes d'attente, c'est cinq minutes de gâché. Un taxi arrive. Un agent de l'aéroport me fait signe de monter. Je monte. Ca sent l'intérieur neuf. Les banquettes sont propres, les vitres impeccables. Le chauffeur est noir. Il m'explique qu'il vient de Guadeloupe. Ca fait longtemps que je n'ai pas vu de noir qui parle français. La voiture roule sur des routes bien balisées, régies par un code de la route que les autres conducteurs respectent. Par réflexe, je m'agrippe au siège de devant. Mais le revêtement est lisse et le chauffeur n'a pas à slalomer entre les nids de poule. La voiture glisse. J'appuie mon dos contre la banquette. Je peux même fermer les yeux. Ici, il n'y a pas de checkpoint. Des militaires transpirant ne me dévisageront pas avec veulerie. Ma destination, mes intentions, le prénom de mon père, tout le monde s'en tape.

Personne ne m'attendait, à l'aéroport. Pas de kidnapping, donc pas d'atterrissage au Bourget avec tapis rouge, président de la République et caméras de télévision : c'est la règle. Même pas une carte, un « Bravo, Céline, t'as fait du bon boulot ». Pour une free-lance, on ne se déplace pas à Roissy à onze heures du soir. Au début, mes parents m'ont gentiment laissé faire parce qu'ils étaient fiers de me voir gravir les échelons jusqu'au graal : un bac+5. Et encourageants, aussi, bien qu'ils n'aient jamais compris à quoi servait d'étudier l'histoire des croisades et de la Mésopotamie. Plus tard, je leur ai dit que je partais à Damas. Ils savaient vaguement que c'était la capitale de la Syrie.

Porte de Clignancourt, 3 minutes.

Clignancourt est devenu un nom exotique à mon oreille, comme à l'époque Soqaq-el-Blat ou Bab Echam.

Porte de Pantin, 8 minutes par le périphérique.

Je veux traverser la ville. Je demande au chauffeur de traverser la ville. Mes pupilles s'agrandissent. J'attends Paris de pied ferme. Je veux avaler son silence, dévorer ses façades haussmaniennes, compter ses feux rouges et ses passages pour piétons. Je veux regarder les couples s'embrasser sans gêne. Je veux rire des adolescents aux fesses serrées dans des jeans trop étroits. Je veux voir les cheveux des femmes flotter avec désinvolture en boucles éphémères. Je veux suivre les trottoirs plus larges que les chaussées.

La Seine est là. Noire, sans vague, éclairée par de grands réverbères et de rares navires. Paris humide, Paris indifférente. Le désert est loin. Les chaleurs abrutissantes et les tempêtes de sable sont derrière moi. Tout ce que l'infanterie moderne a inventé pour déchirer les entrailles et exciter les nerfs n'existent plus. J'avance dans un monde de nacre où le mot « guerre » n'est prononcé qu'avec l'enthousiasme passionné de ceux qui ne l'ont jamais vécue.

Les rues sont trop calmes, je pense à un couvre-feu. Le chauffeur me harangue : « Il fait froid, hein ? Vous revenez d'où ? Vous habitez ici ? ». Courants d'air dans mes poumons, dans mon cerveau. Je me croyais à l'abri, dans l'obscurité de la banquette arrière.

Ce n'est pas comme si j'avais voulu m'installer à Paris pour de bon.
Ce n'est pas comme si j'avais supporté de mettre mon réveil à 7H15 tous les matins.
Ce n'est pas comme si j'avais aimé me précipiter dans le métro avec des centaines de milliers d'ahuris qui voyaient dans le statut de salarié le salut suprême.

J'ai tenu six mois, démissionné du journal culturel où je travaillais, pris un avion, à peine dit au revoir. Je me suis installée à Damas, où, assez vite, il me fut facile de me croire chez moi.

Un jour, on nous dit que les américains déclarent la guerre à l'Irak. La guerre à 300 bornes. C'était trop près pour ne pas y aller. J'ai fait ça comme on part un dimanche à la mer : en voiture. Avec un chauffeur qui avait accepté de m'y emmener parce que je connaissais bien son cousin. Sur la route de l'Irak, car c'est son nom, mes souvenirs de Kerouac devenaient gris, puis gris-blanc. Les beatniks étaient loin. C'était mieux. Les pierres nous regardaient, le désert se laissait traverser.

A la bordure, je n'ai rien dit. J'étais tassée au fond de la voiture, affichant l'air triste et agressif qu'ont souvent les femmes du coin. Il aurait suffi que l'officier soit plus méfiant et c'était cuit. Mais il ne l'a pas été et m'a ainsi ouvert la porte de son pays de flammes et de sable.

Je suis arrivée là-bas en maîtresse de l'histoire. Les croisés, les omeyyades et les abbassides sur le bout des doigts. Il faut dire qu'un conflit entre des américains et des arabes, ça n'impressionne jamais complètement un occidental. Les yankees déploient l'artillerie, tiennent des discours messianiques. Leurs bonnes intentions font le reste.

Au début, j'étais excitée, très dans mon rôle. J'étais là où il fallait être. J'avais 26 ans et je disais merde aux lignées de paysans normands qui constituaient ma famille depuis l'invention de la roue. L'histoire déployait ses grandes ailes sous mes yeux ébaubis. Le centre de la terre s'était déplacé. Il était là. Le sol grondait, le ciel tonnait. Et pour la première fois, je le sentais gronder, je le sentais tonner. J'aimais m'habituer au risque, loin des latitudes paisibles du Nord Pas de Calais. J'aimais sentir dans mes narines la chaleur brute, me voir couverte de cette poussière rouge qui envahissait par intermittence la ville.

Sur CNN, le monde civilisé marchait en bandes dans les rues des grandes capitales pour clamer haut et fort leur pacifisme. Là où le pouls de la Terre battait, je vivais. Je m'y réveillais tous les matins et m'y couchais tous les soirs. Je n'étais ni pour ni contre la guerre, j'étais dedans.

A la fin officielle des combats, toutes les rédactions ont rapatrié leurs envoyés spéciaux. Il ne fallait pas faire de zèle. Pourtant, je suis restée. Mes parents cessèrent momentanément d'acheter Nord Eclair au profit du quotidien standing qui avait – chose extraordinaire ! - accepté de publier mes papiers.

Tous les jours, nous voyions sans le voir le climat se dégrader. Des milices essaimaient dans tout le pays comme des guêpes dans les garages l'été. Les éditoriaux mettaient tout sur le dos de l'unique fracture visible par l'oeil myope du monde occidental : les sunnites contre les chiites, et inversement. Difficile de dire où étaient les bons, où étaient les truands. Mais on tenait le responsable : l'islam, ce mal sans racine qui gangrénait le coeur de ses disciples.

Au printemps, des occidentaux ont commencé à disparaître. Un mal de ventre tenace s'agrippa à mon estomac et ne disparut que quand mes plantes de pied se posèrent, des mois plus tard, sur le sol syrien. Les milices n'étaient jamais les mêmes, on ne pouvait se fier à aucune insigne. La méthode, elle, ne variait pas : on arrachait la victime à sa voiture pour la jeter dans un van et on ne la revoyait que des semaines plus tard sur une VHS de mauvaise qualité envoyée anonymement aux télévisions locales. Il fallait devenir créatif.

Les attentats suicides ponctuaient les journées. Je devais, malgré tout, sortir de ma tanière et rester attentive sans avoir l'air d'être sur mes gardes. C'était dur.

Assez vite, pourtant, je m'habituai. On prend vite des habitudes.

L'air arrogant, les traits tirés, sans maquillage, et voilée comme il fallait, je faisais illusion sur les vingt mètres qui séparaient le hall de l'hôtel de la voiture. Les mains poisseuses de transpiration, le cuir chevelu étouffant sous le tissu, j'avançais. Le visage fermé, sans me retourner. Les charognards en poste me regardaient passer, chaque matin, cherchant sous le voile ce qui trahirait mon occidentalité. Maintenant, je les connaissais de vue.

Les trajets en ville dopaient mon taux d'adrénaline : allongée sur la banquette arrière, seule dans la jungle des bruits, je ne pouvais même pas me ronger les ongles. Aveugle et ballottée, je n'étais qu'ouie : la ville se muait en mécanique. Des freins, des klaxons, des pneus chauffés à blanc par une chaussée ornée de bosses et de failles. Depuis peu, mon chauffeur, Bassam, m'implorait de rentrer dans mon pays. Rien ne justifiait à ses yeux le fait de s'accrocher au chaos comme je le faisais alors. Pour moi, c'était partir qui n'avait aucun sens.

Mes heures de sommeil chutaient. Je passais mes nuits à épuiser les draps en passant du ventre sur le dos, du flan droit au flan gauche, dans une moiteur dont je ne savais plus si elle venait de l'air putréfié du pays ou de ma propre transpiration. Un flot de questions s'agitait entre mon front et ma nuque : étais-je l'oxygène qui alimentait le poumon de la presse internationale en écrivant ce que je voyais ? Ou une blanche têtue qui espionnait une nation en déliquescence par opportunisme ?

Aujourd'hui, alors que le taxi descend les boulevards éclairés jusqu'à la gare du Nord, je doute. A posteriori, bien sûr, il est facile de voir l'énormité arriver. Le pétrin s'amonceler.

Vers la fin, Bassam roulait en zigzagant, il ne s'arrêtait plus aux carrefours. Depuis les enlèvements, il avait pris l'habitude de métamorphoser son carrosse en Formule 1.

Je me souviens de ce matin où nous devions retrouver Hamid, mon fixeur. Je me souviens de la façon dont il s'est effondré à la place du mort en transpirant, quand il nous a annoncé qu'il y avait eu un attentat vingt minutes plus tôt dans la zone verte. De la panique, quand nous sommes arrivés sur les lieux, dans le gouvernement de transition et dans les équipes télé américaines qui y logeaient toutes. L'antre avait été violée.

L'entrée était inaccessible, je suis descendue, spontanément. Je me souviens des flancs de Range Rover cognant mes cuisses, des flaques poussant sous mes aisselles. Je voulais parler à quelqu'un, poser mes questions. Un type de CBS qui m'avait draguée quelques semaines plus tôt refusait de baisser la vitre de son véhicule. Il avait le bras gauche en sang. Il hurlait à mon intention, sans me regarder, « Not now ! Fuck off »

Je cours dans un flux de voitures pour arrêter les diplomates en cavale, elles me frôlent comme des poissons leurs ennemis potentiels. L'ambassadeur d'Italie me fait signe. Il ne sait rien de plus que moi : une explosion, du bruit, le feu, des morts. Je renonce. Leurs grosses machines blindées obstruent le passage pour les premiers secours. Ca n'a l'air de déranger personne. Le feu se propage dans ces bâtiments qui, depuis l'extérieur, avaient l'air impérissables.

Je me recouche sur la banquette arrière. Mon coeur joue du tambour dans mon sein gauche, il veut sortir, c'est sûr, moi aussi j'aimerais bien sortir de mon corps.

Je me déconnecte de l'arabe. Je cherche ma petite musique intérieure, sans la trouver.

Je me souviens de Bassam se garant plus loin que d'habitude, à cinquante mètres de l'hôtel. Il y avait plus de monde aussi, tous trépignaient pour prendre le premier avion. Je sens mon voile frôler mes joues, je le tiens serré autour de mon visage, enfilant comme un gant mon air hautain de bourgeoise locale. Je dis fort, en arabe, à l'intention des autres, « A bientôt ». Je n'ai pas peur, je vois l'hôtel, il y a du monde, je suis invincible.

J'avance vite, je dépasse la voiture qui vient de se garer devant celle de Bassam. Un type, jeune comme mon frère, en sort. Je me souviens de ses cheveux collés dans une gomina bon marché, de son abdomen mince moulé dans un tee-shirt rouge.

Il me saisit par l'épaule et me plante un couteau dans la chair du bras droit.

Je m'évanouis.

A mon réveil, assise sur l'un des fauteuils du hall, je vois que la moitié du personnel de l'hôtel m'entoure, j'entends Hamid donner des ordres. On me dit que la police arrive, on me dit qu'un médecin va venir s'occuper de moi, on me dit qu'on va le pendre ce petit bâtard. J'ai la nausée. Je ne savais pas que c'était un effet secondaire courant, mais on en apprend tous les jours, se faire poignarder donne la nausée, il faut le savoir. Ma chemise colle à mon bras, les globules rouges font leur boulot, se pressent autour du trou, s'agglutinent. Ces frileux vont me faire rapatrier, c'est sûr, tout ça pour une petite lame de rien du tout. Il n'a pas bien visé, ce con, peut-être qu'il ne sait pas où est le coeur, peut-être que mon coeur a fini par s'échapper ? Je veux que quelqu'un me serre dans ses bras très fort, j'ai mal.

Le taxi ralentit. Je vois la Gare du Nord et ses grandes arcades de fer qui sentent le dix-neuvième siècle. J'ai envie de pleurer, là, comme ça, entre les faux palmiers qui ne font pas illusion et le kiosque à journaux. Le dernier TGV pour Roubaix part dans 10 minutes. Je me blottis au fond d'un siège, ne parle à personne.

Au démarrage du train, une hâte démangeante m'envahit, comme si deux cents moustiques m'avaient piquée. Elle se glisse sous ma peau, explose dans chaque pore. Je vais arriver, je vais arriver. Je voudrais pousser le train moi-même, dépasser le mur du son, battre le record de vitesse sur rails. Je veux arriver, je veux arriver. J'appelle mon père. Il s'exclame, il exulte. Il est debout sur le quai. Je suis arrivée, je suis arrivée.

Un paysage ordinaire



Les passagers ne comprennent rien. Un incident sur la ligne. Ils attendent, ils n'ont pas le choix. Ils sortent leurs portables. Je vais être en retard. Ne m'attends pas. Je n'en sais rien. Tu m'attendras ? Oui, on est en pleine brousse. Putain ! Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Je regarde le paysage. Il y a des vaches. Non, elles sont plutôt beige. Des blondes d'Aquitaine ? Peut-être. En tout cas elles ont l'air con.
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Vue du train, la maison ressemble à un jouet. C'est le rouge des briques qui fait ça. La toiture et les fenêtres sont en place, quelques plantes en pots indiquent qu'elle est habitée, mais tout le reste de l'extérieur est à l'état brut, le balcon n'a pas encore sa balustrade et l'ensemble paraît léger. On l'imaginerait bien déplacée par les doigts d'une main géante.
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Nathalie est partie le mercredi, entre les deux tours des élections régionales. Elle est revenue pour partir, son travail l'obligeant à s'absenter au moins trois jours par semaine, elle a pris des congés. Il n'a pas eu conscience d'un problème avant qu'elle lui en parle, mais, une fois les mots prononcés, il a l'impression de comprendre tout de suite, il ne se sent même pas étonné. Dans un premier temps elle ira chez une amie à Brive. Comme son secteur est très grand et elle passe la plupart de son temps en déplacement cela ne posera pas de difficulté, à part des réunions ponctuelles à Paris son bureau d'attache est son ordinateur portable.
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Merde ! dit son collègue. Et plus tard : te bile pas. Après, qu'est-ce qu'il y a à dire ? On l'observe, le temps fera le reste.
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Ça le préoccupe que Nathalie ne soit pas là pour le deuxième tour. Si lui n'a pas envie de retourner à la mairie seulement pour conforter un moindre mal, Nathalie insistait toujours sur le devoir de participation. L'idée qu'elle ne votera pas l'attriste. Il pense un moment utiliser son vote pour elle, mais a conscience que cela l'énerverait si elle savait.
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Le dimanche il fait beau. Il passe la plupart du temps dans le jardin, mais avance par à-coups quelques travaux à l'intérieur. En réalité il papillonne plus qu'il ne travaille. Sans Nathalie tout semble provisoire, quand il traverse les pièces le calme lui paraît artificiel. Le silence l'attrape, le repousse dehors.
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Le soir, en préparant à manger, il se dit que ça a été une belle journée. Il se dit qu'il ne se laisse pas aller. Il allume la radio pour l'émission consacrée au scrutin, mais comme d'habitude, il n'y a pas réellement des résultats, simplement des prévisions, des sondages sortis des urnes. Il ne comprend pas que les gens répondent à ces sondages, et encore moins qu'ils disent la vérité. Spontanément il formule une phrase sur le cirque décevant de la politique et est sur le point de l'exprimer quand le départ de Nathalie le frappe avec une nouvelle force. Il éteint la radio. De toute façon, il n'y aura pas un grand renversement.
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À la tombée de la nuit, il ne sait pas quoi faire. Il grappille des fragments d'envie de son esprit, mais cela ne fait pas un ensemble. L'écran gris de la télévision le met mal à l'aise, comme un reproche, comme le regard d'un mendiant. Avec Nathalie l'allumer était le choix du non-choix, quelque chose qu'ils faisaient pour ne pas avoir à faire autre chose. Au lieu de céder, il sort par la porte-fenêtre. La terrasse court le long de la façade sud, une deuxième porte-fenêtre donne sur la chambre principale, ils y avaient installé provisoirement une table et deux chaises en plastique sur la plateforme de béton. Les éléments de la balustrade et le carrelage sont dans le garage. Il s'assoit sur le bord, les jambes dans le vide, surplombant la partie basse du terrain, qui descend de façon assez raide jusqu'à la clôture de barbelé délimitant le champ qui complète la pente. En bas du champ le chemin de fer passe sur une petite levée. Plus loin, après une plantation de peupliers, la route. Dans vingt minutes il y aura un train.
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Le champ entre le jardin et les rails est habité par des vaches. Ça leur à plu tout de suite l'idée d'être voisins des vaches. Ils avaient passé de bons moments à les observer, et avec elles à regarder les trains. Dans l'obscurité il ne les distingue pas, d'habitude elles se regroupent dans le coin à droite pour la nuit. Il essaye de les visualiser dans son esprit, de les ramasser en boule, une peluche de nostalgie, un doudou mental, mais il n'arrive pas à se concentrer. La vie d'une vache. Ils en ont souvent parlé, quel attrait ça pouvait avoir, si elles étaient bêtes ou philosophes, s'il y avait une différence. Un frisson le secoue. Encore quinze minutes avant le passage du train. Il avait l'intention de l'attendre, mais son corps se remplit de froid. Il se lève et marche d'un bout à l'autre de la terrasse. Par les porte-fenêtres il regarde les intérieurs, la chambre, le salon. Ils font bonne impression, donnent envie d'y être, comme si ce n'était pas chez lui. Indécis, il continue à faire des aller-retours sur la dalle de béton. L'idée d'attendre le train le tient comme un engagement et bien qu'il ait conscience de l'absurdité de s'obstiner pour un but si vide, il répugne à rentrer tout de suite. Puis en marchant il ressent une piqûre sur la lèvre supérieure. Il pense à un insecte et fait un geste pour le chasser. Un nouveau frisson remonte dans son corps, il se dit que peut-être il s'enrhume. Du bord de la terrasse il donne un dernier coup d'œil vers le champ, le remblai de la voie ferrée, et revient dans le salon avec un sentiment de regret. Il n'est pas tard, il n'a pas sommeil, mais il ne sait pas comment remplir le temps. Le picotement de sa lèvre persiste, il se demande s'il n'a pas d'autres symptômes, la gorge sèche par exemple, des yeux rouges. Finalement il fait une tisane, prend un livre laissé par Nathalie sur le buffet et se réfugie au lit.
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Le lendemain le picotement s'est calmé, mais sa langue découvre une petite boule dure sous la peau de sa lèvre. Au travail il dit, je crois que j'ai attrapé la crève. Oui, on répond, il y a plein de monde qui l'ont en ce moment. Plusieurs fois pendant la journée il pense au livre commencé la veille, et avec la progression de l'après-midi il devient de plus en plus impatient de rentrer pour le continuer.
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Nathalie laisse des messages sur le répondeur. Elle le prévient de ses passages à la maison, toujours pendant la journée, quand il travaille. Elle dit que c'est mieux comme ça. Quand une vraie conversation est indispensable ils sont retenus, restent cois de longs instants. C'est comme un début. Comme le début. Il s'en souvient. Il a l'impression qu'il suffirait de peu, de la bonne phrase articulée au bon moment, pour que cela devienne une histoire d'amour. Après être restée stagnante quelques jours, la boule sous la peau de sa lèvre se transforme en vrai bouton, clairement visible, par contre, aucun autre symptôme ne se déclare.
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Tous les livres dans la maison appartiennent à Nathalie. Avant, il ne lisait pas. Il ne trouvait pas le temps. Les brèves périodes de calme entre le travail, le bricolage, le sommeil, ce n'était pas du temps, c'était des absences, des trous qu'il remplissait de sa fatigue. Nathalie lisait régulièrement, tous les jours. Elle lisait sérieusement, presque comme un travail, cela la passionnait. Il aimait ça et était certain qu'un jour elle écrirait aussi. Elle ne disait ni oui ni non. Il lui disait que la lecture était son jardin secret, mais elle répondait que la littérature n'avait rien de secret, c'était juste des livres, il suffisait de les ouvrir.
Depuis ce premier dimanche après son départ il lit chaque soir, piochant au hasard parmi les titres sur les étagères. Il la retrouve dans la lecture. En tournant les pages il a l'impression de retracer les pas d'un voyage qu'elle aurait fait sans lui. Il y a des choses qu'il n'aurait jamais imaginées, des choses qu'il n'aurait jamais imaginées qu'on pourrait imaginer. Ensuite les journées de travail lui semblent longues, creuses. De plus, le bouton sur son visage grandit et, par intermittence, lui fait mal.
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À la première consultation, le médecin prescrit une crème, des antibiotiques et lui dit de revenir après une semaine s'il n'y a pas d'amélioration. À la deuxième, deux semaines plus tard, il lui conseille des examens et un rendez-vous avec un spécialiste. Il propose de contacter un collègue à la clinique locale. C'est privé ? Oui, je le connais, il est le meilleur. À l'hôpital public ce n'est pas possible ? Si, peut-être, je crois qu'ils ont encore quelqu'un, mais, je ne le connais pas. À la clinique ils pratiquent systématiquement des dépassements, c'est cher. Vous êtes remboursé. Pas tout. Bon, c'est à vous de décider. C'est votre santé, si vous n'êtes pas prêt à payer... Il regrette d'être venu. Il n'en sait rien, il pense à de nombreuses discussions avec Nathalie, il ne veut pas la décevoir. Pour le principe, je préférerais quand même l'hôpital. En entendant le mot principe dans sa bouche, il se sent gêné.
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Petit à petit la présence concrète de Nathalie s'amenuise. Il rentre le soir et trouve un rayon de livres en moins, un tiroir de vêtements vidé. Parfois elle lui laisse un petit mot. Il le lit, le relit, le pose sur la table devant son assiette quand il mange, comme s'il s'agissait d'un billet doux. Il se dit que la maison a toujours eu l'air de contenir une absence, ils s'y étaient installés sans totalement l'investir. Ils n'ont pas su harmoniser l'espace et les murs. L'impatience d'arriver au bout des travaux sapait la volonté de s'y mettre. Leurs regards portaient plutôt vers l'extérieur, les vaches, les trains. Un sens d'inachèvement s'est instauré par défaut. Parce qu'on voulait vivre. Parce qu'on ne savait pas ce qu'on voulait vivre. Parce que c'était trop. Parce que ce n'était pas assez.
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Devant le miroir, il essaye de rationaliser sa peur. Il ne voit pas ce qu'il voit. Ce n'est pas possible. Mais au travail, on fait des réflexions, il se sent entouré d'une consternation ambiguë, on ne sait pas comment le regarder. De la sympathie au mépris, le chemin n'est pas long. Le bouton, qui ne cesse de gonfler, commence à déformer sa bouche et le patron l'affecte à de nouvelles taches dans la réserve, l'éloignant du comptoir, limitant son contact avec le public. Enfin, on lui dit que ce n'est plus possible, qu'il ne peut pas travailler dans cet état-là et que d'ailleurs on ne le sent pas engagé par ce qu'il fait.
Ça va ? Ça va. Et toi ? Oui, ça va. Il ne reste pas grand-chose. Non, la prochaine fois ce sera fini, peut-être la semaine prochaine, je ne sais pas encore, je t'appellerai. Il va falloir décider pour la maison aussi. Oui, c'est vrai, mais bon, ce n'est pas pressé. Non, on a le temps. Tu voudrais peut-être la garder ? Je ne sais pas. On s'arrangera en tout cas.
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Hors de proportion, le bouton rend tout difficile. Il a du mal à parler, manger est pénible. Avec le beau temps, il laisse tout ouvert et s'installe dehors, souvent sur la terrasse. Il lit, il a l'impression que tant qu'il a une lecture en cours rien ne peut arriver, mais il ne reste qu'un petit tas de livres. Et sa concentration se fragmente. Entre les pages, il arrose une plante, arrache une mauvaise herbe. Il ne rate aucun train. Nathalie laisse un message, elle croit qu'il travaille. De toute façon, il ne répond plus au téléphone. Le jour où elle vient chercher ses dernières affaires il prend la voiture et s'absente. À son retour, le silence de la maison s'est accentué. Il n'y a pas de mot. Il n'y a plus de livres, même celui qu'il venait de commencer a été emporté.
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Se déplacer devient un combat. Le téléphone sonne, il n'écoute même plus les messages. Dans son délire il se dit qu'il rêve. Le temps des rêves est une illusion, la douleur aussi. L'idée que ce temps et cette douleur n'ont pas de durée lui plaît, mais il aimerait bien se réveiller, car il ne voit plus rien. Le bouton bloque tout, son corps est devenu l'excroissance. Perché sur le lit, il essaye de se redresser, mais ne maîtrisant pas l'équilibre de ses membres il se balance en arrière. Ses pieds rentrent dans sa bouche, le choc le fait avaler. Il s'engloutit jusqu'à former avec le bouton une grosse boule que le remue-ménage fait basculer. Elle tombe du lit, roule par la porte-fenêtre et chute du bord de la terrasse. Rebondissant sur la pente du jardin elle gagne en vitesse et passe au-dessus de la barrière en barbelé. L'air de rien une vache recule pour éviter d'obstruer sa trajectoire et au fond du champ la boule se heurte contre l'abreuvoir avec une telle force qu'elle est rejetée dans l'air. Elle finit logée sur la voie ferrée. L'impact du train la fait exploser.
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Des regards bovins s'échangent. Impassibles côté vaches, moins côté passagers, pour qui l'attente a déjà trop duré. Ils regardent les fenêtres comme si elles étaient des écrans où est projeté un film ennuyeux, manquant d'action. Au-delà des flancs boueux des bêtes, rien. Un paysage ordinaire, une colline, des champs, des arbres, une maison en construction, une ferme. Une petite voiture jaune apparaît au sommet du coteau. Elle descend jusqu'à la ferme, fait une halte, puis poursuit les tournants menant à la nouvelle maison. En ouvrant la portière la factrice regarde le train à l'arrêt, elle espère que le passage à niveau n'est pas bloqué, cela la retarderait. Elle continue de l'observer, essayant de deviner ce qui se passe, pendant qu'elle coince dans la boite regorgeant de publicités quelques réclames de plus et une enveloppe. L'enveloppe porte le tampon de l'hôpital public. La lettre à l'intérieur informe le concerné, avec regret, que son rendez-vous avec le spécialiste a été annulé, et l'invite à téléphoner au numéro indiqué pour en prendre un autre.