mercredi 26 janvier 2011

Atterrissage



Plus que 900 mètres.

700.

500.

300.

Vacarme. Chronomètre de fin.

Les vrombissements de l'appareil remontent depuis le nombril jusqu'à l'oesophage en passant par la plante des pieds. Ca fait vroum vroum dans la cage thoracique. Mes compagnons de vol sont rassurés et impatients. Certains applaudissent. Ils rassemblent déjà leurs passeports et leurs sacs en plastique du duty-free. Des journaux à moitié lus pendant le vol traînent, éparpillés sous leurs sièges. Il faut se dépêcher de tout regrouper pour sortir vite. Etre le premier à passer les douanes, à récupérer sa valise. Entasser le tout sur un chariot et attraper un RER ou un taxi. Il est déjà tard.

Je ne suis pas pressée.
Je m'agrippe au hublot avec les yeux.
J'ai les jambes lourdes, les chevilles gonflées, le nez gras, les cheveux électriques.

Il fait nuit, le ciel est bleu roi. Dehors, j'aperçois le terminal de l'aéroport Charles de Gaulle et je m'ennuie. Dehors, je vois la France et tout est plat, calme et démocratique.

Il faut se lever, les autres sont déjà engagés sur la passerelle qui les mène à leurs pénates. Je les suis. Le froid hante les couloirs, infiltre mon pull. Je n'ai plus l'habitude de crisper les épaules et de serrer les omoplates. On perd vite ses habitudes. L'effet du Lexomil ne se dissipe pas. Debout, dans un calme anesthésié, j'attends de voir surgir mon sac. Il est noir, comme la moitié des autres qui défilent avec une lenteur régulière sur les tapis roulants. Je le reconnais pourtant, le soulève d'un bras et le cale avec difficulté sur mon épaule gauche. L'autre épaule me fait encore trop mal. Le médecin – comment s'appelait-il déjà ? Abou Elias ? - m'a recommandé de faire le moins de mouvement possible.

A 27 ans, je découvre avec stupeur que je suis incapable de porter quoi que ce soit sur mon épaule gauche. Pourtant, je sais plier ma langue en forme de U et siffler avec deux doigts. Tout n'est pas génétique.

Je traverse des halls en suivant le panneau « taxis ». Il y a de la lumière partout, et des gens, très peu. Ce n'est pas une période de vacances scolaires. Ceux qui frôlent comme des ombres le lino des salles E, F et G sont là pour autre chose que des vacances. Je suis de nouveau dans ce pays – la France, la France ! - où du français sort avec naturel de toutes les bouches de ceux que je croise. Ils sont bien habillés, ils parlent dans des portables très petits et très minces, ils marchent vite et c'est normal : ils sont chez eux, ils savent où ils vont.

Je fais la queue derrière cinq personnes sagement alignées en file indienne. Toutes trahissent des signes d'impatience. J'attends. Je les regarde dévisager le cadran de leurs montres chères, resserrer les pans de leurs imperméables bien coupés. En Occident, cinq minutes d'attente, c'est cinq minutes de gâché. Un taxi arrive. Un agent de l'aéroport me fait signe de monter. Je monte. Ca sent l'intérieur neuf. Les banquettes sont propres, les vitres impeccables. Le chauffeur est noir. Il m'explique qu'il vient de Guadeloupe. Ca fait longtemps que je n'ai pas vu de noir qui parle français. La voiture roule sur des routes bien balisées, régies par un code de la route que les autres conducteurs respectent. Par réflexe, je m'agrippe au siège de devant. Mais le revêtement est lisse et le chauffeur n'a pas à slalomer entre les nids de poule. La voiture glisse. J'appuie mon dos contre la banquette. Je peux même fermer les yeux. Ici, il n'y a pas de checkpoint. Des militaires transpirant ne me dévisageront pas avec veulerie. Ma destination, mes intentions, le prénom de mon père, tout le monde s'en tape.

Personne ne m'attendait, à l'aéroport. Pas de kidnapping, donc pas d'atterrissage au Bourget avec tapis rouge, président de la République et caméras de télévision : c'est la règle. Même pas une carte, un « Bravo, Céline, t'as fait du bon boulot ». Pour une free-lance, on ne se déplace pas à Roissy à onze heures du soir. Au début, mes parents m'ont gentiment laissé faire parce qu'ils étaient fiers de me voir gravir les échelons jusqu'au graal : un bac+5. Et encourageants, aussi, bien qu'ils n'aient jamais compris à quoi servait d'étudier l'histoire des croisades et de la Mésopotamie. Plus tard, je leur ai dit que je partais à Damas. Ils savaient vaguement que c'était la capitale de la Syrie.

Porte de Clignancourt, 3 minutes.

Clignancourt est devenu un nom exotique à mon oreille, comme à l'époque Soqaq-el-Blat ou Bab Echam.

Porte de Pantin, 8 minutes par le périphérique.

Je veux traverser la ville. Je demande au chauffeur de traverser la ville. Mes pupilles s'agrandissent. J'attends Paris de pied ferme. Je veux avaler son silence, dévorer ses façades haussmaniennes, compter ses feux rouges et ses passages pour piétons. Je veux regarder les couples s'embrasser sans gêne. Je veux rire des adolescents aux fesses serrées dans des jeans trop étroits. Je veux voir les cheveux des femmes flotter avec désinvolture en boucles éphémères. Je veux suivre les trottoirs plus larges que les chaussées.

La Seine est là. Noire, sans vague, éclairée par de grands réverbères et de rares navires. Paris humide, Paris indifférente. Le désert est loin. Les chaleurs abrutissantes et les tempêtes de sable sont derrière moi. Tout ce que l'infanterie moderne a inventé pour déchirer les entrailles et exciter les nerfs n'existent plus. J'avance dans un monde de nacre où le mot « guerre » n'est prononcé qu'avec l'enthousiasme passionné de ceux qui ne l'ont jamais vécue.

Les rues sont trop calmes, je pense à un couvre-feu. Le chauffeur me harangue : « Il fait froid, hein ? Vous revenez d'où ? Vous habitez ici ? ». Courants d'air dans mes poumons, dans mon cerveau. Je me croyais à l'abri, dans l'obscurité de la banquette arrière.

Ce n'est pas comme si j'avais voulu m'installer à Paris pour de bon.
Ce n'est pas comme si j'avais supporté de mettre mon réveil à 7H15 tous les matins.
Ce n'est pas comme si j'avais aimé me précipiter dans le métro avec des centaines de milliers d'ahuris qui voyaient dans le statut de salarié le salut suprême.

J'ai tenu six mois, démissionné du journal culturel où je travaillais, pris un avion, à peine dit au revoir. Je me suis installée à Damas, où, assez vite, il me fut facile de me croire chez moi.

Un jour, on nous dit que les américains déclarent la guerre à l'Irak. La guerre à 300 bornes. C'était trop près pour ne pas y aller. J'ai fait ça comme on part un dimanche à la mer : en voiture. Avec un chauffeur qui avait accepté de m'y emmener parce que je connaissais bien son cousin. Sur la route de l'Irak, car c'est son nom, mes souvenirs de Kerouac devenaient gris, puis gris-blanc. Les beatniks étaient loin. C'était mieux. Les pierres nous regardaient, le désert se laissait traverser.

A la bordure, je n'ai rien dit. J'étais tassée au fond de la voiture, affichant l'air triste et agressif qu'ont souvent les femmes du coin. Il aurait suffi que l'officier soit plus méfiant et c'était cuit. Mais il ne l'a pas été et m'a ainsi ouvert la porte de son pays de flammes et de sable.

Je suis arrivée là-bas en maîtresse de l'histoire. Les croisés, les omeyyades et les abbassides sur le bout des doigts. Il faut dire qu'un conflit entre des américains et des arabes, ça n'impressionne jamais complètement un occidental. Les yankees déploient l'artillerie, tiennent des discours messianiques. Leurs bonnes intentions font le reste.

Au début, j'étais excitée, très dans mon rôle. J'étais là où il fallait être. J'avais 26 ans et je disais merde aux lignées de paysans normands qui constituaient ma famille depuis l'invention de la roue. L'histoire déployait ses grandes ailes sous mes yeux ébaubis. Le centre de la terre s'était déplacé. Il était là. Le sol grondait, le ciel tonnait. Et pour la première fois, je le sentais gronder, je le sentais tonner. J'aimais m'habituer au risque, loin des latitudes paisibles du Nord Pas de Calais. J'aimais sentir dans mes narines la chaleur brute, me voir couverte de cette poussière rouge qui envahissait par intermittence la ville.

Sur CNN, le monde civilisé marchait en bandes dans les rues des grandes capitales pour clamer haut et fort leur pacifisme. Là où le pouls de la Terre battait, je vivais. Je m'y réveillais tous les matins et m'y couchais tous les soirs. Je n'étais ni pour ni contre la guerre, j'étais dedans.

A la fin officielle des combats, toutes les rédactions ont rapatrié leurs envoyés spéciaux. Il ne fallait pas faire de zèle. Pourtant, je suis restée. Mes parents cessèrent momentanément d'acheter Nord Eclair au profit du quotidien standing qui avait – chose extraordinaire ! - accepté de publier mes papiers.

Tous les jours, nous voyions sans le voir le climat se dégrader. Des milices essaimaient dans tout le pays comme des guêpes dans les garages l'été. Les éditoriaux mettaient tout sur le dos de l'unique fracture visible par l'oeil myope du monde occidental : les sunnites contre les chiites, et inversement. Difficile de dire où étaient les bons, où étaient les truands. Mais on tenait le responsable : l'islam, ce mal sans racine qui gangrénait le coeur de ses disciples.

Au printemps, des occidentaux ont commencé à disparaître. Un mal de ventre tenace s'agrippa à mon estomac et ne disparut que quand mes plantes de pied se posèrent, des mois plus tard, sur le sol syrien. Les milices n'étaient jamais les mêmes, on ne pouvait se fier à aucune insigne. La méthode, elle, ne variait pas : on arrachait la victime à sa voiture pour la jeter dans un van et on ne la revoyait que des semaines plus tard sur une VHS de mauvaise qualité envoyée anonymement aux télévisions locales. Il fallait devenir créatif.

Les attentats suicides ponctuaient les journées. Je devais, malgré tout, sortir de ma tanière et rester attentive sans avoir l'air d'être sur mes gardes. C'était dur.

Assez vite, pourtant, je m'habituai. On prend vite des habitudes.

L'air arrogant, les traits tirés, sans maquillage, et voilée comme il fallait, je faisais illusion sur les vingt mètres qui séparaient le hall de l'hôtel de la voiture. Les mains poisseuses de transpiration, le cuir chevelu étouffant sous le tissu, j'avançais. Le visage fermé, sans me retourner. Les charognards en poste me regardaient passer, chaque matin, cherchant sous le voile ce qui trahirait mon occidentalité. Maintenant, je les connaissais de vue.

Les trajets en ville dopaient mon taux d'adrénaline : allongée sur la banquette arrière, seule dans la jungle des bruits, je ne pouvais même pas me ronger les ongles. Aveugle et ballottée, je n'étais qu'ouie : la ville se muait en mécanique. Des freins, des klaxons, des pneus chauffés à blanc par une chaussée ornée de bosses et de failles. Depuis peu, mon chauffeur, Bassam, m'implorait de rentrer dans mon pays. Rien ne justifiait à ses yeux le fait de s'accrocher au chaos comme je le faisais alors. Pour moi, c'était partir qui n'avait aucun sens.

Mes heures de sommeil chutaient. Je passais mes nuits à épuiser les draps en passant du ventre sur le dos, du flan droit au flan gauche, dans une moiteur dont je ne savais plus si elle venait de l'air putréfié du pays ou de ma propre transpiration. Un flot de questions s'agitait entre mon front et ma nuque : étais-je l'oxygène qui alimentait le poumon de la presse internationale en écrivant ce que je voyais ? Ou une blanche têtue qui espionnait une nation en déliquescence par opportunisme ?

Aujourd'hui, alors que le taxi descend les boulevards éclairés jusqu'à la gare du Nord, je doute. A posteriori, bien sûr, il est facile de voir l'énormité arriver. Le pétrin s'amonceler.

Vers la fin, Bassam roulait en zigzagant, il ne s'arrêtait plus aux carrefours. Depuis les enlèvements, il avait pris l'habitude de métamorphoser son carrosse en Formule 1.

Je me souviens de ce matin où nous devions retrouver Hamid, mon fixeur. Je me souviens de la façon dont il s'est effondré à la place du mort en transpirant, quand il nous a annoncé qu'il y avait eu un attentat vingt minutes plus tôt dans la zone verte. De la panique, quand nous sommes arrivés sur les lieux, dans le gouvernement de transition et dans les équipes télé américaines qui y logeaient toutes. L'antre avait été violée.

L'entrée était inaccessible, je suis descendue, spontanément. Je me souviens des flancs de Range Rover cognant mes cuisses, des flaques poussant sous mes aisselles. Je voulais parler à quelqu'un, poser mes questions. Un type de CBS qui m'avait draguée quelques semaines plus tôt refusait de baisser la vitre de son véhicule. Il avait le bras gauche en sang. Il hurlait à mon intention, sans me regarder, « Not now ! Fuck off »

Je cours dans un flux de voitures pour arrêter les diplomates en cavale, elles me frôlent comme des poissons leurs ennemis potentiels. L'ambassadeur d'Italie me fait signe. Il ne sait rien de plus que moi : une explosion, du bruit, le feu, des morts. Je renonce. Leurs grosses machines blindées obstruent le passage pour les premiers secours. Ca n'a l'air de déranger personne. Le feu se propage dans ces bâtiments qui, depuis l'extérieur, avaient l'air impérissables.

Je me recouche sur la banquette arrière. Mon coeur joue du tambour dans mon sein gauche, il veut sortir, c'est sûr, moi aussi j'aimerais bien sortir de mon corps.

Je me déconnecte de l'arabe. Je cherche ma petite musique intérieure, sans la trouver.

Je me souviens de Bassam se garant plus loin que d'habitude, à cinquante mètres de l'hôtel. Il y avait plus de monde aussi, tous trépignaient pour prendre le premier avion. Je sens mon voile frôler mes joues, je le tiens serré autour de mon visage, enfilant comme un gant mon air hautain de bourgeoise locale. Je dis fort, en arabe, à l'intention des autres, « A bientôt ». Je n'ai pas peur, je vois l'hôtel, il y a du monde, je suis invincible.

J'avance vite, je dépasse la voiture qui vient de se garer devant celle de Bassam. Un type, jeune comme mon frère, en sort. Je me souviens de ses cheveux collés dans une gomina bon marché, de son abdomen mince moulé dans un tee-shirt rouge.

Il me saisit par l'épaule et me plante un couteau dans la chair du bras droit.

Je m'évanouis.

A mon réveil, assise sur l'un des fauteuils du hall, je vois que la moitié du personnel de l'hôtel m'entoure, j'entends Hamid donner des ordres. On me dit que la police arrive, on me dit qu'un médecin va venir s'occuper de moi, on me dit qu'on va le pendre ce petit bâtard. J'ai la nausée. Je ne savais pas que c'était un effet secondaire courant, mais on en apprend tous les jours, se faire poignarder donne la nausée, il faut le savoir. Ma chemise colle à mon bras, les globules rouges font leur boulot, se pressent autour du trou, s'agglutinent. Ces frileux vont me faire rapatrier, c'est sûr, tout ça pour une petite lame de rien du tout. Il n'a pas bien visé, ce con, peut-être qu'il ne sait pas où est le coeur, peut-être que mon coeur a fini par s'échapper ? Je veux que quelqu'un me serre dans ses bras très fort, j'ai mal.

Le taxi ralentit. Je vois la Gare du Nord et ses grandes arcades de fer qui sentent le dix-neuvième siècle. J'ai envie de pleurer, là, comme ça, entre les faux palmiers qui ne font pas illusion et le kiosque à journaux. Le dernier TGV pour Roubaix part dans 10 minutes. Je me blottis au fond d'un siège, ne parle à personne.

Au démarrage du train, une hâte démangeante m'envahit, comme si deux cents moustiques m'avaient piquée. Elle se glisse sous ma peau, explose dans chaque pore. Je vais arriver, je vais arriver. Je voudrais pousser le train moi-même, dépasser le mur du son, battre le record de vitesse sur rails. Je veux arriver, je veux arriver. J'appelle mon père. Il s'exclame, il exulte. Il est debout sur le quai. Je suis arrivée, je suis arrivée.

6 commentaires:

  1. Je n’ais pas aimé cette nouvelle parce qu’il n'y a pas vraiment d’intrigue, je me suis pas laissée emmener par le texte alors que sur la première oui.

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  2. Je n'ai pas apprecié cette nouvelle , pour moi le début d'une nouvelle doit etre prenant , dans le cas présent , celle-ci ne l'est pas du tout.

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  3. Cette nouvelle est trés intéressante et facile a lire . On retrouve les thèmes de la religion, de la guerre, et de l'orient . On peut aussi remarquer la grande différence entre les pays riches et les pays pauvres , le narrateur le décrit bien . C'est une nouvelle réaliste .

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  4. Cette nouvelle ne m'a pas attirée et cela tout au fil de l'histoire , il y a peu d'action . Personnellement , ce n'est pas le type d'histoire que j'aime lire .

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  5. C'est une nouvelle qui m'a apprécié cat je pense que c'était facile à lire et a comprendre. De plus je l'ai trouvé très interessante car il y des allér retour. Elle nous expliquent bien ce qu'elle a vécu. Il y a plusieurs idées comme la religion, la geurre, ...

    Cécile

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  6. Excellente nouvelle qui aborde un sujet vraiment d'actualité d'un point de vue qu'on a que très rarement la chance de trouver maintenant : le témoignage d'une personne qui a vécu sur place durant une durée conséquente. De plus, on a l'impression qu'elle est dépaysée, grâce à un sujet elle en aborde beaucoup d'autre tels que la politique, la religion et les différences entre plusieurs pays(en occurrence entre la France en temps de paix et l'Irak en temps de guerre). C'est vraiment une nouvelle que j'ai eu plaisir à lire.

    Bruno

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